Paquito d’Rivera

portrait
Paquito d’Rivera

Sorte de Charlie Parker tropical, le saxophoniste cubain Paquito d’Rivera cumule 65 ans d’expérience, 70 albums et un nombre incalculable de prix. De sa jeunesse soixante-huitarde à la sauce cubaine, jusqu’à l’exil dans le melting-pot américain, revivons quelques moments clefs de son parcours exceptionnel.

Où que l’on se trouvât, au Quartier Latin, au Vietnam, à Prague ou dans les états du Sud des Etats–Unis, fêter ses 20 ans en 1968 n’était pas anodin. Pour une fois, Cuba n’échappait pas aux convulsions du reste de la planète… enfin, à sa manière. Cette année-là, Fidel n’avait rien trouvé de mieux, dans la foulée de son « offensive révolutionnaire », que de fermer tous les lieux dédiés à la musique. Ne restaient aux musiciens – rétribués par l’état – que ceux dûment assignés par les autorités comme les cercles ouvriers ou les maisons de retraite.

Pour Paquito d’Rivera – né Francisco de Jesus Rivera, à la Havane, le 4 juin 1948 –, génial saxophoniste parfois comparé à Charlie Parker, la potion a dû être bien amère. D’autant que dans le même temps les « musiques impérialistes » – lire le rock et le jazz – étaient bannies des médias et de l’industrie discographique étatiques de l’île. Cependant, même si notre homme ne cesse de répéter que le jazz était interdit, il faut noter quelques fêlures dans la chape de plomb, laissant sourdre de rares productions de la firme EGREM, comme les albums du Grupo Cubano de Jazz.

Même la sortie, en février 1967, de son premier 45 tours 4 titres, Invitación a una locura (EGREM), avec trois ballades et un Jazz en 3 Y 2 tout aussi mielleux, n’avait guère été propice à une exultation hors norme. Au point que ni cette production, ni les suivantes, pourtant plus « saxy », n’apparaissent sur son site internet.

En manière de réparation, citons donc Instrumental (Areito, 1975) à base de bolero et de bossa nova, et En Finlandia (Cuba CULP 6 et Areito LD 3666, 1976). Ce dernier mélange jazz et thèmes « obligés » chers au régime : Hasta siempre (à Che Guevara) et La canción de los niños. La présence d’Oscar Valdés à la percussion et surtout du contrebassiste danois Niels-Henning Ørsted Pedersen donne une résonnance particulière à cette galette.

1967 avait aussi été l’année du concert inaugural de la Orquesta Cubana de Música Moderna, un anachronique big band qui comptait Paquito, Chucho Valdés et la plupart des futurs membres fondateurs d’Irakere derrière ses pupitres. Un 33 tours édition de luxe, avec pochette ouvrante et livret intérieur, et la présence de la TV devaient immortaliser cette représentation. Las ! Le concept s’étiolait et l’orchestre se contentait bientôt d’accompagner chanteurs et chanteuses en vogue, quand ce n’était pas des artistes de pays de l’Est en visite.

Bref, il n’offrait guère de perspectives artistiques et encore moins d’espoirs de tournées internationales. Partant de ce constat, Chucho Valdés emmena avec lui les meilleurs éléments de l’OCMM et fonda Irakere en 1973. Un lustre s’était à peine écoulé que le groupe signait avec la CBS (une première depuis la Révolution), et tournait en Europe et aux Etats-Unis.

Ainsi, Paquito se fait vraiment connaître au niveau international. Profitant d’une tournée passant par Madrid, il fait défection en 1979 et  s’empresse de rejoindre les Etats-Unis où il enregistre son premier opus en exil avec un « all-stars » latino et jazz incluant le pianiste argentin Jorge Dalto, les bassistes Eddie Gómez et Russell Blake et les percussionnistes Jerry González et Daniel Ponce (Blowing, CBS, 1981).

S’ensuivront plus de 70 albums en leader ou comme invité principal. Là aussi, d’importantes participations sont omises sur son site officiel. Sur ¡Repicao ! (Toboga, 1982), il remplace pourtant le leader Gonzalo Fernández à la flûte sur presque toutes les plages. Et comment peut-on passer sous silence l’Afro-Cuban Jazz (Caimán Records, 1986) de Mario Bauzá, le père du jazz afro-cubain ?!

Invité par Dizzy Gillespie, il brille sur l’enregistrement d’un concert du United Nation Orchestra (Live at the Royal Festival Hall, Enja, 1989). Déjà une belle consécration !

C’est en 1993 que réapparaît le grand Cachao sur le devant de la scène, après une quinzaine d’années de quasi silence. On doit ce retour à deux albums qui ont fait date : Mi tierra, de Gloria Estefán (Epic) et Paquito d’Rivera presents 40 years of Cuban jam session (Messidor). Outre l’immortel contrebassiste, on y croise le tromboniste Juan Pablo Torres, le batteur Horacio "El Negro" Hernández et un autre habitué des « after shows » havanais de la grande époque, le saxophoniste José "Chombo" Silva.

Dans un autre domaine, citons aussi plusieurs collaborations avec le violoncelliste américain d'origine chinoise Yo-Yo Ma, des groupes de tango et, tout récemment, avec l’auteur-compositeur-interprète mexicain Armando Manzanero. Bref, il aborde avec bonheur le jazz, le tango, le classique européen, les musiques cubaines (timba comprise), brésiliennes et latino-américaines en général. Au moins 170 prix en tout genre sont venus récompenser cet énorme travail.

Sur un plan plus personnel, Paquito, c’est aussi le farouche militant anticastriste qui n’hésite pas à décliner l’invitation d’un compatriote pour cause de connivence avec le régime, comme ce fut le cas en janvier dernier pour le concert d’Harold López-Nussa à la Philharmonie.

Soixante-cinq ans après sa première apparition en public (à l’âge de cinq ans !), il fourmille d’idées, s’engouffre dans une multitude de projets et nous réserve certainement encore bien des surprises.

Par Didier Ferrand | akhaba.com

Esperanza Spalding présente Chucho Valdés et Paquito D'Rivera en concert à la Maison Blanche le 29 avril 2016, avec le guitariste béninois Lionel Loueke, Ie percussioniste indien Zakir Hussain, le trompetiste australien James Morrison et le bassiste américain Ben Williams.

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