Erwan Keravec - Nu Piping (2013)

http://www.akhaba.com/sites/default/files/covers/03-14/keravec_nupiping_front.jpg Nu Piping par Erwan Keravec 3341348602356

Retour à l'exploration soliste pour Erwan Keravec : si vous pensiez avoir déjà tout entendu de l’instrument, cette « musique contemporaine pour cornemuse » vous prouvera le contraire.

label: 
"Médias > Musique"
EUR 13
Type de produit: 
Album

Nu Piping

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Date de parution: 
2013
Réf
types de supports: 
Digipack
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Au commencement était le cri. Lancinant. Rêche. Un cri qui fout le bourdon. Du reste, c'est bien un bourdon de cornemuse qui introduit cet opus de sa complainte informelle. Un déchirement granuleux. Un râle diapré. Ce n'est pas la façon la plus amène de commencer un disque, mais ça fait sens. Cette « musique contemporaine pour cornemuse » voulue par Erwan Keravec n'est pas une lubie subite ni un produit dérivé de laboratoire. Elle a ses racines dans le son originel. C'est un OM enroué, mais un OM quand même, rugueux comme un minéral.

L'auteur de cette pièce pour cornemuse en Do, Philippe Leroux, l'a intitulée Le cri de la pierre. Un titre figuratif pour une pièce abstraite. L'antique dans l'avant-garde. Confusion du temps et des sens. On est sur le bon chemin, celui de la cornemuse « déculturée » dont Erwan Keravec a déjà commencé à déployer le vocabulaire et la grammaire avec Urban Pipes et Urban Pipes II, dans lequel il improvise avec Beñat Achiary et Guénolé Keravec. On peut aussi ajouter Air de rien, son album en duo avec Jean-Luc Capozzo (Innacor).

Retour à l'exploration soliste pour Nu Piping, dans lequel Erwan Keravec se fait dédicataire de huit pièces composées par autant d'auteurs de musique contemporaine.

Dans L'accord ne m'use pas la nuit, de Bernard Cavanna, la cornemuse (toujours en Do) retrouve des propriétés sonores plus familières, mais ne se départit pas d'un ton primitif (volontaire, on vous rassure), semant des ornementations corrosives en proie à des accélérations hystériques qui provoquent un accroc de souffle en fin de course. Il faut bien rire un peu...

Dans New Râ, de Xavier Garcia, la cornemuse se trouve de nouveaux compagnons de jeu en la présence de quatre haut-parleurs, qui ne diffusent que des bourdons préenregistrés et traités, tandis qu’Erwan Keravec, placé au centre, ne joue que sur le « chanter » (le tuyau qui permet de jouer la mélodie). Ainsi, tout comme on parle de clavier éclaté pour le gamelan, on évoque ici une cornemuse éclatée, porteuse d'une spatialisation hachurée et « trillée ».

Si la plupart des compositeurs choisis par Erwan Keravec ont eu à cœur de soustraire la cornemuse à sa gangue culturelle celtique, Zad Moultaka, lui, s'est évertué à la recontextualiser, ou à en déplacer le cadre culturel. Dans La mélancolie du diable, Erwan Keravec se retrouve à jouer de la cornemuse en Sib avec une bande-son de péplum archaïque qui nous immerge dans une Méditerranée « ancienne, moderne, difficile à dater... » (sic), avec force hautbois serpentins, percussions entêtantes ou imposantes, chants masculins véhéments et youyous roboratifs. Ici, l'ancien et le moderne s'échangent leurs masques dans une farandole tannée sur mesure.

La partition écrite par le pianiste François Rossé, Instable espoir, dédouble le rôle d'Erwan Keravec : il y joue de la cornemuse (en Do) et y fait entendre sa voix récitante, confrontant le souffle de l'instrument au souffle des mots. C'est une pierre de plus lancée dans le débat sur l'oralité et l'écriture.

Au commencement était le son du bourdon, disions-nous en préambule. Benjamin De La Fuente réitère et enfonce le clou, faisant chanter (jeu de mots !) aux trois tuyaux de la cornemuse une complainte alanguie et étalée (près de treize minutes). Frôle n'est pourtant pas une invite érotique (enfin, pas que...), mais « une immersion possible à travers des accords glissants » (sic), une apnée prolongée dans une masse frictionnée et frottée visant à « toucher le son », quitte à sortir les griffes dans le dernier quart. Une pièce épidermique, et sans doute un peu sadique.

Mixant les qualités intrinsèques du chanter de la cornemuse avec des sons électro-acoustiques volontiers d'outre-tombe, la pièce de Sébastien Béranger, Corn, renonce à faire table rase de l'héritage culturel de l'instrument d'Erwan Keravec mais adapte son environnement, suggère des extensions. À une histoire de frottements succède donc une histoire de (petite ?) graine. Toujours le cycle de l'évolution...

Après avoir agité sa cornemuse dans tous les sens, il fallait bien qu'Erwan Keravec prenne le temps de se poser, et c'est avec une composition de Susumu Yoshida qu'il conclut ses explorations, invitant au recueillement. La bien-nommée Inori (Prière) projette le phrasé mélodique du chanter de la cornemuse dans une tension temporelle typiquement orientale, faisant valoir des correspondances des sons de la cornemuse (en Sib) avec ceux du hautbois hichiriki et de l'orgue à bouche Shō que l'on entend dans le gagaku.

Au final, on peut se demander si Erwan Keravec n'a pas tant cherché à « déculturer » la cornemuse qu'à la « reculturer ». En tout cas, si vous pensiez avoir tout entendu de la cornemuse, pensant même que l'affaire était « dans la poche » ou que vous étiez assez « tuyauté » sur la question, alors vous vous êtes trompés. L'écoute (avertie) de Nu Piping vous le confirmera grandement.

Par Stéphane Fougère | Ethnotempos, février 2014

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