Musiques Métisses 2018 : entre chaleurs et orages

reportage

Musiques Métisses 2018 : entre chaleurs et orages

description: 

 

 


Arat Kilo, Mamani Keita et Mike Ladd © Yvon Ambrosi

Le week-end du 1er au 3 juin, la 43e édition des Musiques Métisses d’Angoulême a exposé à plus de 6000 fidèles, malgré une météo capricieuse, des rythmes traditionnels renouvelés et frénétiques entre figures réputées et découvertes audacieuses.

3Ma spirituels, deux Moon Gogo saturés

« Il y a 2 500 espèces de moustiques dans le monde, mais seuls 7 % piquent l’homme et ce sont les femelles. Notre prochain morceau s’appelle donc Moustique ». Les filles protestent, les garçons ricanent. Driss el Maloumi vient de lancer sa boutade pour dérider le public comble de La Nef, dans la seule salle intérieure, dénommée Bi Pop, des trois scènes de cette 43e édition des Musiques Métisses d’Angoulême. Manifestation qui se passe au bas de la vielle ville, le site historique de la cité étant situé sur un éperon, entouré, en un contrebas très boisé, par le grand reste de l’agglomération, 140 000 habitants en tout, en Charente.

Le joueur d’oud marocain, El Maloumi est, lui, entouré à sa droite par Ballaké Sissoko à la kora, harpe malienne à plus de vingt cordes, et à sa gauche par Rajery – prononcer Rajèr – à la valiha – prononcer vali –, cithare en bambou emblématique de la musique de Madagascar. Les trois compères ont nommé leur trio 3Ma, premières syllabes de Madagascar, Mali, Maroc. Trois as des cordes qui déroulent un jazz africain méditatif, spirituel et euphorique qui enchante les spectateurs. C’est le spectacle couru de la soirée du samedi 2 juin, le jour le plus copieux des Musiques Métisses.

Le concert des 3MA est précédé, dans un samedi après-midi très fortement ensoleillé, par un duo à la musique invraisemblable, une sorte de tempo électro, rock et tradition sans âge. Moon Gogo, formé par le Franco-Italien Federico Pellegrini aux clavier à un doigt, guitare et chant, et la Coréenne E’Joung-ju qui tire des sons improbables, parfois jusqu’à la saturation, de son geomungo – prononcer komoungo –, une sorte de cithare millénaire. Il faut saluer la performance, le courage du duo sur la scène nommée Mandingue, la plus importante du festival, en plein air, face à un public clairsemé, en un horaire trop tôt, trop chaud pour un show plus taillé pour un club en intérieur.

Arat Kilo, Tambours de Brazza, Jupiter, Femi Kuti

L’aprème en plein air est sauvée ensuite par Arat Kilo, l’orchestre parisien (saxophone, trompette, claviers, percussions, guitare, basse) voué à la musique moderne jazzy de l’Ethiopie des années 1960, qui épaule les voix de la Malienne Mamani Keita et du slameur américain Mike Ladd. Alors que les Tambours de Brazza du batteur Emile Biayenda, une dizaine de musiciens, (sur)chauffent la salle Bi Bop, bouillonnante et archipleine.

En cette première partie de soirée, un autre groupe vient mettre le feu à la scène Mandingue. D’autres Congolais, de l’ex-Zaïre, dit abusivement République démocratique du Congo. Ceux-là, le sextette Jupiter et Okwess International, sèment la folie sur scène avec une rare énergie, un dynamisme de guitares et batterie essentiellement, qui étourdit les esprits et ensorcelle les corps. Galurin rouge, tenue extravagante, le quinquagénaire Jupiter Bokondji chante de sa voix orageuse quelques thèmes aux paroles désenchantées et tempos jubilatoires, rock, funk, rumba et plusieurs traditions congolaises revisitées. Comme souvent, le leader charismatique invite le public à monter danser sur scène où la parité entre sexes n’est pas respectée : les femmes sont largement plus nombreuses que les mecs.

La deuxième partie de soirée revient à une autre machine à danser, bien rôdée, vivace. Celle du Nigérian Femi Kuti, renouvelant l’afrobeat jazzy de son fameux papa en des allures pop et funky. Soutenu par les synthés, guitares, saxo, batterie, basse, congas, le fils le plus connu de Fela Kuti (1938-1997) mène de main de maître son spectacle pimenté par les déhanchements fébriles de ses trois jeunes danseuses aux tenues très réduites. Le concert arrive à sa fin réglementaire quand la régie commet la fausse note de la soirée en éteignant les éclairages de scène brutalement, ne laissant aucune chance à un rappel, frustrant un public enthousiaste.

Daara J Family, 47 Soul, Baja Frequencia, Chinese Man

Mais revenons au début du festival, le vendredi 1er juin, le plus difficile, selon le nouveau programmateur des Musiques Métisses, l’expérimenté Bordelais Patrick Duval qui réussit à monter une affiche de bonne tenue malgré les contraintes calendaires des artistes en tournée et des moyens financiers plus réduits qu’auparavant. La fin de cette première journée de la 43e édition des Musiques Métisses est marquée par 47Soul, un quatuor palestinien qui mélange sur la scène Mandingue, entre joie et douleur, musique électronique et tradition arabe.

Une prestation suivie en début de soirée par Daara J Family au Bi Bop, pour un concert hip-hop sans grand intérêt où leur part sénégalaise, pourtant si présente et savoureuse à leurs débuts, s’est singulièrement affadie. Alors que sur la scène Mandingue, le duo marseillais Baja Frequencia puis le groupe voisin Chinese Man d’Aix-en-Provence réussissent leurs prestations entre cumbia colombienne, tempos africains, jamaïcains et trip-hop dans un spectacle euphorisant. La météo avait annoncé de l’orage pour le dimanche 3 juin.

Yazz Ahmed, Touré Kunda, Ammar 808, Goran Bregović

Ce dimanche donc, dernière journée du festival, on est attiré par une curiosité présentée l’après-midi au Bi Pop, Yazz Ahmed. Une jeune trompettiste britannique originaire du Bahreïn, accompagnée par trois garçons (xylophone, batterie, basse), précédée par une réputation de figure montante du jazz où seraient mêlées des sonorités moyen-orientales. Tunique traditionnelle et fond de scène étoilé, Yazz Ahmed a livré au public angoumoisin une musique délicate et atmosphérique, mais convenue, très réservée.

Il faut attendre un groupe patrimonial des musiques du monde, fidèle aux Musiques Métisses depuis leurs débuts, pour espérer une hausse de la température sous un ciel de plus en plus menaçant. Les Touré Kunda réchauffent les planches de la scène Mandingue quand la prévision de la météo est exaucée : des trombes d’eau noient le terrain. Les spectateurs se réfugient sous les tentes des exposants. Seuls quelques irréductibles continuent à se trémousser sous le ballet furieux des grosses gouttes dégringolant du ciel pendant une vingtaine de minutes avant de cesser, faisant revenir le public et permettant à la troupe sénégalaise de poursuivre sa musique échevelée.

Début de soirée, les spectateurs viennent découvrir Ammar 808 & The Maghreb United, une petite bande qui électronise quelques cadences traditionnelles et puissantes nord-africaines, grâce notamment à la TR-808, boîte à rythmes vintage, fabriquée au début des années 1980, devenue emblématique de la révolution électro des années 1990. L’initiative de rénovation vient d’Ammar 808, alias Sofyann Ben Youssef, qui officie aux machines derrière trois chanteurs aux timbres vigoureux. La voix rude, Cheb Hassen Tej explore le patrimoine populaire tunisien alors que l’Algérien Sofiane Saïdi se lance dans la vivification du raï et le Marocain Mehdi Nassouli celle de la transe gnawa. Un spectacle hypnotique, trépidant qui ouvre de nouvelles voies aux traditions maghrébines.

Six cuivres, deux percussions, des cordes dont celles du Serbo-Croate Goran Bregović (assis et hilare), un vocaliste et deux chanteuses traditionnels rénovent les rythmes des Balkans. L’ancienne rock star de l’ex-Yougoslavie est à la tête d’un orchestre captivant par ses compositions audacieuses et modernistes du patrimoine balkanique qui ont fait le bonheur des festivaliers de cette 43e édition angoumoisine. Un festival qui a attiré plus de 6 000 spectateurs venus applaudir une quinzaine de groupes et une dizaine de DJs originaires d’une vingtaine de pays. Les Musiques Métisses confirment leur vocation universaliste et défricheuse en ces temps de replis identitaire aveugle et sourd au métissage inéluctable du monde à venir. L’orage ne dure qu’un petit temps.

Par Bouziane Daoudi | akhaba.com | 15-06-2018

Mots cles
dans la boutique
et aussi sur akhaba.com
sur le web
Partager | translate
commentaires